13/10/2018

Des nez épatés et des yeux bridés...

Le site de RTS Découverte propose une rubrique qui permet aux internautes de poser des questions à des spécialistes. Considérant que j'étais le spécialiste, on m'a demandé de répondre à la question ci-dessous. Comme elle n'a pas de réponse "scientifique", je me suis dit qu'il fallait faire de notre ignorance une vertu et proposer à la jeune curieuse un exercice de pensée.

Bonjour, je comprends que la couleur de peau d’un peuple dépende de sa région dans le monde (soleil, mélanine, etc), mais pourquoi les différences entre les peuples touchent-elles aussi les formes des visages et les physionomies ? Pourquoi les asiatiques ont-ils les yeux bridés, les africains les nez épatés, etc ? Comment ces différences-là se justifient-elles?

Alice, 20 ans.

Bonjour Alice,

Vous avez parfaitement raison : nous avons une bonne théorie pour expliquer l’origine de la diversité des couleurs de peau des humains. Il y a un consensus pour admettre que ce trait physique a subi une forte sélection naturelle au cours de notre préhistoire. De couleur foncée sous les tropiques, la peau des humains s’est progressivement éclaircie lorsqu’ils se sont installés dans les régions tempérées et froides. Remarquez, je fais preuve d’une certaine prudence quand j’avance cette explication, car personne n’a évidemment observé ces changements. Nous n’avons pas de preuves directes de ce qui s’est passé. Mais les arguments en faveur d’une sélection naturelle de la couleur de l’épiderme des humains sont solides. Pour ce qui concerne les autres traits du visage, et en particulier ceux que vous mentionnez, nous n’avons pas d’explications aussi convaincantes. Certains ont dit qu’un nez épaté constituait un avantage sous les climats chauds et humides... D’autres ont soutenu que les yeux bridés protégeaient mieux les yeux du soleil... Pour ma part, ces explications ne me convainquent pas. D’ailleurs, quand on étudie leur répartition mondiale, on constate qu’on trouve des yeux bridés et des nez épatés sous toutes les latitudes et dans tous les milieux.

Comme je ne peux pas vous donner d’autre réponse que celle «qu’on ne sait pas», je me propose de partager avec vous les réflexions que votre question m’inspirent. Remarquons tout d’abord que les traits du visage, comme la couleur de la peau, sont à 100% déterminés par le patrimoine génétique d’une personne. Comment le savons-nous ? Tout simplement parce que les vrais jumeaux, donc des individus qui ont le même patrimoine génétique, se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Nous ne savons toutefois rien de la manière dont un patrimoine génétique «sculpte» le visage d’une personne durant l’embryogenèse, puis le transforme au cours de la vie d’une personne. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il y a un lien étroit entre un patrimoine génétique d’un individus et la forme de son visage. Les patrimoines génétiques étant toujours uniques, tous les visages le sont aussi, à l’exception du cas déjà mentionné, et de ressemblances fortuites.

 Cette unicité des visages joue un rôle capital dans nos relations aux autres. Nous sommes en effet capables de nous reconnaître sur la base des traits du visage. Ceci grâce à une petite région spécialisée du cerveau située dans la région occipitale droite. Elle est capable, en une fraction de seconde, d’analyser la forme d’un visage et de «nous dire» si nous connaissons la personne ou non. Il s’agit d’un système neurologique très performant qui perçoit le moindre détail d’un visage, et cela sous différents angles. Elle continue à fonctionner parfaitement lorsqu’un individu exprime des émotions très différentes. Rien lui échappe ! Lorsque cette région est lésée, une personne n’est plus capable de reconnaître quelqu’un. On parle de prosopagnosie, une maladie très rare, mais très handicapante pour les relations sociales.

Pour que la reconnaissance puisse opérer, pour que nous puissions reconnaître quelqu’un, il faut donc que tous les visages soient différents. Cela signifie quelque chose qui peut vous paraître banal, mais qui, à mon avis, vaut la peine d’être soulignée : sans la diversité, sans la variabilité de nos patrimoines génétiques, il n’y aurait pas de vie sociale basée sur des relations individuelles. Le visage et, dans une moindre mesure, les autres parties de notre corps, font de nous des «individus», c’est-à-dire des êtres vivants identifiables parce que toujours différent des autres. La diversité est à la base du fonctionnement des sociétés humaines, parce que notre cerveau est capable de la percevoir. 

Mais revenons aux traits du visage qui vous intéressent. Les nez «épatés» et les yeux «bridés» sont effectivement plus présents dans certains groupes humains que dans d’autres. Pour ne pas vous frustrer d’une explication de ce constat, je vous propose de nous livrer à un exercice de pensée pour imaginer comment cela a pu se produire sans qu’il y ait une raison. Nous le savons, les espèces se transforment au cours du temps grâce à de mutations génétiques qui surviennent spontanément. On a pu montrer que, chez les humains par exemple, chaque individu est en moyenne porteur de 60 mutations originales, c’est-à-dire inconnues chez les deux parents. Ce n’est pas rien. Ces mutations surviennent n’importe où dans le patrimoine génétique, donc aussi dans les régions de l’ADN qui contrôlent le «ciselage» des traits du visage. Si une telle mutation ne péjore pas la chance de survie de son porteur, le nouveau trait peut se maintenir dans une population. Il peut aussi disparaître si le hasard fait qu’il n’est pas transmis à la descendance. On dit de ces mutations qu’elles sont «neutres». Autrefois, on croyait volontiers que toute mutation devait avoir un avantage ou désavantageuse pour une espèce et, donc, que toutes les innovations subissaient une sélection naturelle. Les biologistes ne défendent plus cette idée aujourd’hui. Depuis le milieu du XXe siècle, la génétique des populations a démontré qu’une grande partie de notre diversité ne subit aucune sélection naturelle. Des caractères qui sont sélectionnés comme la couleur de la peau par exemple, seraient même plutôt des exceptions. On comprend aujourd’hui que l’essentiel de la diversité du monde vivant existe sans véritable raison.

Ce cadré posé, nous pouvons spéculer sur l’origine et la répartition des nez épatés et des yeux bridés. Imaginons qu’une ou des mutations ont eu pour conséquence la formation d’un pli graisseux de la paupière. Aussi appelé «bride mongolique», ce pli produit l’effet «yeux bridés». Nous avons vu que tout trait du visage est héréditaire. Par conséquent, on peut imaginer que tous les individus qui ont des yeux bridés partageaient des ancêtres communs. On a pris l’habitude de regrouper ces individus dans un vaste ensemble de populations qu’on appelle les «Asiatiques». Pour que tous les asiatiques aient des yeux bridés, il faut que ce caractère soit apparu dans la population qui a donné naissance à ce grand groupe. Il faut aussi que cette bride soit apparue après la séparation entre les ancêtres des asiatiques et les ancêtres des autres populations du monde. Donc, après la sortie d’Afrique des humains modernes.

 On peut faire un raisonnement semblable pour la forme du nez, à condition d’imaginer que la nouveauté n’est pas un nez épaté mais un nez allongé ! Le nez épaté est en effet présent aussi bien dans les populations d’Afrique que d’Asie. Si notre raisonnement tient, on peut en déduire qu’il s’agit d’un caractère ancien. Comme on trouve des nez allongés dans un vaste ensemble de populations nord africaines, moyen-orientales, indiennes et européennes, les nez allongés ont fait leur apparition bien après l’apparition des premiers humains modernes, mais avant la colonisation des régions où on les trouve maintenant.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

Le fait qu’un caractère se trouve dans un grand groupe d’humains, mais pas dans les autres ne doit pas nous faire oublier que tous les traits du visage, comme tous les autres traits morphologiques, présentent toujours une grande variabilité. Il y a des asiatiques qui ont les yeux plus bridés que d’autres et les populations de «big noses» comme disaient ceux qui n’en avaient pas, ont des nez plus ou moins grands, plus ou moins étroits. De plus, on constate que ces traits disparaissent progressivement en marge des «aires de répartition» de ces caractères, telles qu’elles étaient avant les grandes migrations modernes qui ont commencé il y a quelque 500 ans avec la découverte des continents américains.

 Vous aurez bien sûr compris que la reconstitution que je vous propose ne constitue qu’un exercice de pensée impossible à vérifier. Mais imaginer ce qui a pu se passer aide à comprendre que certains traits morphologiques existent sans aucune véritable raison, si ce n’est que le vivant produit par nature de la diversité! Un trait particulier peut apparaître dans une population, s’y maintenir, ou un jour disparaître, uniquement parce que le hasard en a voulu ainsi. 

Peut-être aussi qu’un jour, quand on aura compris comment les gènes contrôlent la formation des traits du visage, il sera possible de tester l'exercice de pensée proposé ici. Nous pourrons alors étudier leur répartition mondiale et vérifier s’ils suivent bien le scénario que je propose. Et ce à l’instar de ce que font les généticiens depuis plusieurs décennies déjà pour des caractères génétiques bien connus comme les groupes sanguins ABO, le système HLA ou les facteurs Rhésus pour reconstituer l’histoire du peuplement humain. Mais ça, c’est n’est pas pour demain, je pense...

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